Un mardi, par manque de temps mais aussi manque de compréhension du sujet, j’ai challengé Opus 5.5, alors fraîchement sorti : d’après une spécification fonctionnelle complète, créer un artefact HTML couvrant l’entièreté du périmètre fonctionnel, edge cases compris. Cet artefact devait reprendre tout un tas de propriétés d’un autre artefact, notamment la partie « Design system », les layouts, la philosophie de navigation, mais en plus indiquer où s’applique une règle métier dans l’interface avec des petites annotations. 15 minutes plus tard, j’ouvre le fichier. Clic, clic, clic-clic, swipe, scroll… Vertige.
Tout est là, en place, tout fonctionne, ça claque vraiment. Je demande à Fable un test de cohérence dans une nouvelle conversation. Aucune erreur, quelques points d’interprétation métier sur l’implémentation. J’envoie au PM — 18 minutes après, réponse : « Il est fou cet artefact ».
Pendant ce temps, j’ai une sensation de dépit, qui tire vers le désespoir, qui monte en moi. Je lis la spec, 15, 20, 30 minutes passent. Je teste tout. Les dizaines de règles métier sont appliquées parfaitement. Une question émerge, dure : pourquoi je me sens menacé ?
Et puis, une pause déjeuner plus tard, je reviens dessus. « Je fais le bilan, calmement » comme dit la chanson. En apparence, à chaud, tout est « parfait » : on pourrait faire le handoff dev. Je commence à prototyper sur Figma la maquette finale, mon livrable, mon terrain de chasse. Je détricote tous les choix d’interface. Je commence à me détendre. Beaucoup de choix techniques dans le détail sont trop loin de ceux que l’on a actés avec la lead front. Je compose, corrige, aligne, toute l’après-midi. Le soir, mon proto Figma est complet. Parfaitement cohérent avec le reste du produit, déjà développé. L’écart se creuse avec l’artefact, pour le mieux : mon design est plus simple, épuré, didactique dans les parcours, lisible dans les interfaces. Commentaires, annotations, dernières relectures, tout est prêt à partager.
Je génère la skill « magique », qui transforme un livrable en un autre. Un test sur un autre périmètre. Un autre « banger » comme disent les gen Z. Je partage la skill à tout le monde. Pas de jaloux, tout le monde pourra faire ses protos dans son coin. Et tout le monde reviendra comme d’habitude vers moi pour les maquettes finales, celles qui seront demain en prod.
Ce jour-là, ce n'est pas l'exécution que j'avais déléguée. C'était le moment d'avant : celui où l'on ne sait pas encore, où l'on tourne autour du problème, où l'on essaie trois mauvaises solutions avant que la bonne question apparaisse. Ce moment est inconfortable, improductif, et invisible dans n'importe quel indicateur. C'est aussi le seul endroit où se fabrique un jugement.
On ne perd pas son expertise en déléguant l'exécution. On la perd en déléguant le moment où l'on ne sait pas encore.
Faute de quoi on finit chef d'orchestre sans savoir lire une partition : parfaitement capable d'entendre que ça sonne faux, incapable de dire à quelle mesure.
Et pendant ce temps, la seule question qu'on pose à ces outils, c'est : combien de temps tu m'as fait gagner ? On compte les heures économisées à la décimale, on ne compte nulle part ce qu'on vient de désapprendre. On s'échange des prompts pendant des heures ; on ne se demande jamais quelle compétence est partie avec la tâche.
« L'IA ne te remplacera pas, mais quelqu'un qui l'utilise, si. » La phrase tourne partout. Elle est peut-être vraie. Elle est surtout construite pour qu'on n'ait pas le temps de demander à quoi on s'adapte, ni qui l'a décidé.
Ce que je fais depuis n'a rien d'héroïque : j'écris la règle avant de demander le code. La logique, les cas limites, ce qui doit se passer quand l'utilisateur fait n'importe quoi ; ça reste à moi. La machine traduit. C'est la définition la plus simple du design : rendre une intention explicite avant qu'une forme ne la décide à votre place.
Je ne sais pas si c'est généralisable. Chez moi, la seule chose qui a changé quelque chose, c'est l'ordre : l'intention d'abord, l'outil ensuite. Un devis, un compte rendu, un mail difficile, un support à préparer. L'ordre se transpose sans effort.
Sennett dit quelque part que le savoir-faire, c'est ce qui reste quand on a répété assez longtemps pour avoir le droit d'improviser. J'y pense souvent depuis que je peux obtenir le résultat sans la répétition.
Là où mon raisonnement coince : je viens de défendre l'adaptabilité, et l'adaptabilité est le mot d'ordre exact de ce que je critique. Sois agile, réinvente-toi, monte en compétence — même vocabulaire, mot pour mot. Je ne sais pas tracer la frontière autrement que par là : s'adapter à ce qu'on a choisi, ou s'adapter à ce qu'on nous impose, sans jamais demander. Le geste est identique. Ce qui change, c'est qui a écrit le brief. Et j'observe ça depuis un métier où déléguer à la machine reste un choix. Ce n’est malheureusement pas la position de tout le monde.
La prochaine fois qu'un travail sortira « tout fait » de la machine en un quart d'heure, il y aura la petite décharge de plaisir. Elle est méritée. La question arrive juste après, et celle-là, je n'arrive pas à la trancher pour les autres :
Bill Gates parle de « Human Reserved ». Et vous, qu’est-ce que vous refusez de déléguer ? Non par principe, mais parce que c'est précisément là que vous devenez bon ?