L'autre soir, au moment de régler un panier d'une trentaine d'euros — un tire-bouchon, deux torchons, rien qui mérite une histoire —, une petite ligne grise s'est glissée sous le bouton de paiement : « ou 4 x 7,95 € sans frais ». J'ai eu un vertige bref, disproportionné, le genre de vertige qu'on n'avoue pas. Puis j'ai souri, parce que la question que posait cette ligne était trop ridicule pour être posée à voix haute. Doit-on s'endetter pour un tire-bouchon ?

Autant le confesser tout de suite : j'ai déjà hésité à cliquer. Des AirPods, l'an dernier, en trois fois, parce que c'était là, sans frais, indolore. Le bouton était tout aussi rassurant que tous les autres boutons. Je n'écris donc pas depuis un promontoire moral. J'écris depuis la file d'attente de la caisse, comme tout le monde.

Ce qui me trouble, ce n'est pas que « tout devienne du luxe » — l'objet du quotidien à 2,95 € prouve chaque jour le contraire. C'est plus discret, et plus étrange : le milieu disparaît. D'un côté, le tire-bouchon à 3 € commandé sur Temu, conçu pour casser, dont le coût véritable est payé par quelqu'un d'autre, ailleurs, plus tard. De l'autre, le tire-bouchon à 150 €, en coffret gainé, photographié comme un bijou, payable en douze fois. Et entre les deux, le tire-bouchon à 25 € — solide, ennuyeux, réparable, celui de pépé, qui a ouvert quarante Noëls sans jamais réclamer qu'on parle de lui — n'a plus de modèle économique. Trop cher face à l'ultra-cheap, pas assez margé pour les investisseurs, trop durable pour faire revenir le client. Le marché a pris la forme d'un sablier, et nous vivons dans son étranglement.

Trois forces dessinent ce sablier, me semble-t-il. La première est un étau sur le revenu : les dépenses pré-engagées — logement, énergie, assurances, abonnements — représentaient environ 15 % du budget des ménages dans les années 60 ; elles en prennent aujourd'hui à peu près le tiers, et davantage encore, si je lis bien, chez les ménages modestes. On me répondra qu'on s'endette pour le toit, pas pour l'accessoire — mais c'est précisément le mécanisme : parce que le toit se sert en premier, il ne reste presque rien pour le reste. La deuxième force vient des marchés, qui récompensent la marge plutôt que le volume : LVMH hissé au rang de première capitalisation d'Europe, Hermès valorisé plus haut que des constructeurs qui produisent des millions de voitures, et le prix moyen d'une voiture neuve qui tournerait autour de 35 000 €. Dans un monde saturé, le prix est devenu le nouveau volume.

La troisième force comble l'écart entre les deux premières, et elle a déjà gagné : le crédit. Plus de la moitié des voitures neuves achetées par des particuliers en France le seraient désormais en location, LOA ou LLD — on ne les achète plus, on les loue, en dette renouvelée, sans fin prévue. Pour l'objet le plus cher après le logement, la réponse à ma question de départ est donc déjà oui. Et personne n'a voté.

Deux compagnons de lecture m'aident à situer la pente. Wolfgang Streeck décrit un capitalisme qui « achète du temps » depuis que les salaires stagnent — et la petite ligne grise sous mon panier ressemble fort à l'étape suivante de son récit, la dette qui descend jusqu'au panier de courses. Jeremy Rifkin, lui, annonçait il y a vingt-cinq ans le glissement de la propriété vers l'accès ; les locations longue durée et les abonnements lui ont donné raison au-delà de ses prévisions. Car cette dette-là n'est plus celle de nos grands-parents, qui avait un terme et laissait une maison derrière elle : c'est un loyer sans fin et sans transmission. Et la petite sœur de ma question m'inquiète davantage que sa grande : finira-t-on, un jour, de payer quoi que ce soit ?

Une histoire résume tout cela mieux que mes trois forces. Duralex — le verre de cantine, quelques euros, réputé incassable. L'entreprise, elle, a cassé : redressement judiciaire en 2024, puis reprise, non par un fonds, mais par ses propres salariés, en coopérative. L'objet moyen n'intéressait plus le capital. Il n'intéressait plus que ceux qui le fabriquent et ceux qui s'en servent. Pourtant, la fin de l’histoire montre bien que ce modèle disparaît inexorablement.

Et pourtant, je veux laisser l'objection dans le texte, parce qu'elle est solide. Comptés en heures de travail, les biens manufacturés n'ont jamais été aussi accessibles : mon téléviseur m'a coûté quelques jours de salaire là où il en aurait coûté des semaines à mon père en 1980. Je le sais, et ça ne me rassure qu'à moitié. Le milieu survit d'ailleurs par endroits — l'Opinel n°8 à une dizaine d'euros, Decathlon, Ikea. Pourquoi eux ? Je n'ai pas de réponse complète, et cette question me semble plus féconde que de faire comme s'ils n'existaient pas.

Ce que mon métier m'a appris, en revanche : rien de tout cela n'est une loi de la nature. Le prix, la durée de vie, la réparabilité, la petite ligne grise au moment de payer — ce sont des décisions de design, industriel, financier, d'interface. Le sablier a été dessiné. Il peut être redessiné.

Alors dites-moi : quel objet « moyen » — solide, simple, abordable — a disparu de votre vie sans que vous l'ayez décidé ? Et qui aurait intérêt, aujourd'hui, à le faire revivre : vous, un artisan, une marque, une coopérative ?

La prochaine fois que la petite ligne grise s'affichera sous votre panier, qu'y lirez-vous ?