Dimanche, 18 h 47. Je repasse la chemise de lundi devant une série que je ne regarde pas vraiment. Le lave-linge essore la semaine passée, le four réchauffe le dîner d'avant la suivante, et quelque part entre les deux, mon téléphone m'a déjà montré l'aperçu d'un mail que je n'ouvrirai pas — mais que j'ai vu. Mon dimanche soir a un goût que je connais par cœur : celui d'une batterie qu'on rebranche. Je ne me souviens pas d'avoir signé pour ça.

La question de mon titre a l'air comptable, et c'est pour ça que je n'ose la poser qu'à voix basse. Elle ne l'est pas. Combien vaut un week-end — pas en euros, en vie ? L'argent perdu se regagne ; une heure, jamais. La seule ressource rigoureusement non renouvelable que chacun de nous consomme, c'est son propre temps, et Sénèque s'étonnait déjà, il y a environ deux mille ans, que nous défendions notre argent pied à pied tout en laissant n'importe qui se servir dans nos heures.

Or je regarde ce que mes week-ends sont devenus, et je vois un sas. Deux jours pour réparer cinq. Le samedi absorbe la logistique — les courses de 10 h 30, la lessive, les mails ouverts « juste pour prendre de l'avance », la sieste qui n'est pas un plaisir mais un remboursement. Le dimanche répare ce qui peut l'être, et redoute sa propre soirée dès le déjeuner. Un temps qu'on passe à récupérer n'est pas un temps libre : c'est un temps rendu.

Je me méfie pourtant de l'opposition facile entre travail et vie, et je préfère la démonter chez moi d'abord. J'aime mon métier ; il m'arrive d'y trouver plus de sens et plus de joie qu'à certains dimanches vides de novembre — ce n'est pas le travail que j'interroge, c'est ce que la semaine laisse de moi le vendredi soir. Et je remarque autre chose, moins flatteur encore : le week-end est mon pic de consommation. La terrasse du samedi, la promenade qui finit en boutique, la dernière course du dimanche soir car flemme, précisément à l'heure où je suis trop fatigué pour me demander si je n’aurais pas pu faire autrement. Le temps dit libéré est aussi le temps le plus rentable — pour d'autres que moi. Je le sais, et ça ne me rassure qu'à moitié.

La distinction qui m'aide vraiment, je la dois à André Gorz, un compagnon de route de cette série : il séparait le temps hétéronome — celui que d'autres organisent pour nous — du temps autonome — celui dont nous décidons nous-mêmes l'usage. À cette lumière, la frontière ne passe plus entre le bureau et la maison. Elle passe à l'intérieur même de mes deux jours : mon samedi de courses et de logistique est du temps hétéronome en vêtements du dimanche, et telle heure volée un mardi soir à ne rien produire est peut-être le moment le plus libre de ma semaine. Byung-Chul Han dirait que la fatigue elle-même a changé de nature — nous ne sommes plus épuisés par ce qu'on nous impose, mais par ce que nous nous imposons. Je n'en suis pas certain. Chez moi, les deux fatigues se partagent le canapé.

Deux jours sur sept. C'est la part qui nous revient, et une fraction sert à amortir l'autre.

Mon métier a sa part dans cette affaire, et je préfère le dire avant qu'on me le fasse remarquer : j'ai passé une quinzaine d'années à concevoir des écrans qui sont censés faire gagner du temps. Toute une industrie — la mienne — sait dessiner ce qui capture l'attention d'un jour de repos : la notification qui tombe juste, le fil qui ne finit jamais, le panier sauvegardé qui attend son heure. Je cherche encore qui conçoit l'inverse. Le vide, le repos, le non-usage. Dans aucun cahier des charges qu'il m'ait été donné de lire, le calme n'était une spécification.

Je n'ai pas de méthode à proposer, pas de routine matinale, pas de détox à recommander — je me méfie des solutions qui se rangent dans le week-end comme un rendez-vous Calendly, et qui finissent par le rentabiliser à leur tour. J'ai seulement une question, que je retourne depuis des semaines et que je préfère confier plutôt que trancher : à quoi ressemblerait un week-end qu'on n'aurait pas besoin de rentabiliser — et qu'est-ce qui, dans l'organisation de nos semaines, devrait être redessiné pour le rendre simplement possible ?

Dimanche prochain, 18 h 47, le goût reviendra ; j'essaierai de le regarder en face au lieu de l'avaler. Et le vôtre — quel goût a-t-il, exactement ?